Il y a une autre dynamique que j’observe depuis longtemps, et qui m’a beaucoup questionné ces derniers mois.
Des personnes viennent dans l’espace OpenFlow.
Elles participent à des rencontres.
Elles reviennent.
Elles disent parfois ne pas trop savoir pourquoi elles sont là.
Elles sont attirées.
Mais elles restent à la porte.
Pas complètement dehors.
Pas vraiment dedans non plus.
Et je sens bien que cela me touche.
Parce qu’à l’intérieur de moi, quelque chose se tend.
Une frustration.
Une incompréhension.
Parfois même une forme d’impuissance.
Je me surprends à penser :
« Je vois une voie possible.
Je vois des lectures, des outils, des rencontres qui m’ont aidé à me sentir plus serein, plus aligné.
Pourquoi est-ce que je ne les vois pas bouger ? »
Et juste après, une autre question arrive, plus inconfortable encore :
« Qui suis-je pour penser que je sais ce qui est juste pour eux ? »
C’est là que je commence à toucher une tension très profonde en moi.
D’un côté, il y a mon élan sincère de partage.
Le désir que d’autres puissent, eux aussi, alléger certaines charges intérieures, trouver plus de clarté, de paix, de cohérence.
De l’autre, il y a la réalité :
je ne sais pas ce qui se joue en eux.
Je ne vois que l’extérieur.
Et l’extérieur peut être trompeur.
Quelqu’un peut sembler immobile, alors qu’un mouvement profond est en cours.
Quelqu’un peut rester silencieux, alors qu’il est en train d’intégrer quelque chose d’essentiel.
Mais malgré cela, la frustration est là.
Parce que j’ai été éduqué — comme beaucoup — à une certaine idée du leadership.
Celle qui consiste à tirer les gens vers un objectif.
À mobiliser.
À embarquer.
À faire avancer le collectif dans une direction définie.
Et plus je m’engage dans un projet comme OpenFlow, plus je me demande si ce modèle est encore pertinent.
Surtout quand le projet touche à la connaissance de soi.
À la conscience.
À l’exploration intérieure.
Peut-on “tirer” quelqu’un sur ce chemin-là ?
Peut-on forcer une prise de conscience ?
Peut-on accélérer une maturation intérieure ?
Au fond de moi, je sens bien que non.
Et pourtant, une partie de moi résiste encore.
Elle voudrait que les choses soient plus concrètes.
Que les gens s’engagent davantage.
Qu’ils passent un pas de plus.
Qu’ils transforment leurs constats en actions visibles.
Et je remarque quelque chose de paradoxal.
Certaines personnes disent vouloir plus de concret.
Plus d’actions.
Plus de changements dans le monde.
Mais dans les faits, peu posent le prochain pas.
Peu s’engagent réellement.
Et quand il s’agit d’explorer leurs propres ombres, leurs peurs, leurs excès de yin ou de yang, une forme de retenue apparaît.
Comme si cela faisait peur.
Comme s’il était plus confortable de parler d’un monde qui va mal que de regarder ce qui se joue à l’intérieur.
Comme s’il était plus rassurant de lutter contre des moulins extérieurs que de traverser son propre labyrinthe.
À ce moment-là, je pourrais juger.
Me dire qu’ils tournent en rond.
Qu’ils n’agissent pas vraiment.
Mais si je suis honnête avec moi-même, je dois aussi regarder ce que cela réveille en moi.
Ma peur de l’inutilité.
Ma peur de pousser quelque chose dont personne n’a besoin.
Ma peur d’être seul à porter.
Et là, encore une fois, le mécanisme de projection apparaît.
Je peux projeter sur eux une forme d’inertie.
Alors que peut-être, c’est mon propre besoin de reconnaissance qui cherche à être vu.
Ou mon impatience.
Ou mon attachement à une certaine idée de ce que “devrait être” un engagement.
Le Tao m’invite à un autre regard.
Il me rappelle que toute graine ne germe pas au même rythme.
Que forcer une pousse ne la rend pas plus solide.
Que rester à la porte peut aussi être une étape du chemin.
Et surtout, il me confronte à cette question essentielle :
ai-je besoin que les autres avancent pour valider mon propre chemin ?
C’est une question qui ne cherche pas de réponse intellectuelle.
Elle demande de la sincérité.
Et quand je l’accueille vraiment, quelque chose se relâche.
Je continue à proposer.
À ouvrir des espaces.
À partager ce qui m’anime.
Mais je lâche l’idée de savoir où chacun devrait aller.
Et à quel rythme.
Ce n’est pas un renoncement.
C’est un déplacement intérieur.
Rester à la porte : attraction sans engagement (Partie 6)