Il y a une autre dynamique que j’ai appris à reconnaître en moi, et qui revient souvent dans mes périodes de tension : le désir excessif.
Et là aussi, j’ai dû faire un pas de côté pour comprendre.
Parce que, longtemps, j’ai cru que le problème venait du fait de vouloir trop.
Or vouloir n’est pas le problème.
Vouloir est naturel.
Vouloir est vivant.
C’est même souvent le signe qu’un élan est juste.
Le basculement se fait ailleurs.
Le désir devient excessif à partir du moment où je m’attache au résultat.
Quand, sans m’en rendre compte, mon bien-être commence à dépendre de ce qui va arriver.
À ce moment-là, quelque chose change subtilement à l’intérieur.
Je ne fais plus simplement une proposition.
J’attends qu’elle produise un effet.
Je surveille les signes.
Je guette les réponses.
Je cherche à comprendre ce que cela “veut dire”.
Qui répond.
Qui ne répond pas.
Qui vient.
Qui ne vient pas.
Et surtout : ce que cela dit de moi, du projet, du collectif.
Mon attention se focalise.
Je ne regarde plus ce qui est vivant.
Je regarde ce qui manque.
Et cette focalisation modifie mes comportements, souvent à mon insu.
Je relance trop.
J’explique trop.
Je précise mon intention encore et encore.
Je cherche à rassurer.
Parfois, je demande de la reconnaissance sans le dire.
Même si mes mots sont justes.
Même si mon intention est sincère.
Les autres, eux, sentent quelque chose.
Pas toujours consciemment.
Mais ils sentent une charge invisible.
Une attente.
Une pression douce, mais réelle.
Et paradoxalement, cette attente produit souvent l’effet inverse de celui recherché.
Les personnes se retirent.
Ou hésitent.
Ou se ferment.
Dans le taoïsme, il y a cette phrase très simple et très éclairante :
« Dès que tu forces le courant, il cesse de couler librement. »
Le désir excessif contracte le flux.
Il rigidifie ce qui était invitation.
Il transforme une proposition en demande.
Un geste en attente.
La vie ne répond pas à la pression.
Elle répond à la disponibilité.
C’est ici que j’ai commencé à comprendre plus finement ce que le Tao appelle le Wu Wei.
On le traduit souvent par “non-agir”, mais cette traduction est trompeuse.
Le Wu Wei n’est pas l’inaction.
C’est l’art d’agir sans forcer.
Agir sans se crisper sur le résultat.
Agir sans lutter contre le réel.
Agir depuis un endroit intérieur qui reste ouvert.
Les textes taoïstes utilisent des images très concrètes pour l’expliquer.
Ils disent, par exemple, que l’on gouverne un grand pays comme on cuit de petits poissons :
en les remuant le moins possible, sous peine de les voir s’émietter.
Ou encore :
on ne fait pas pousser le riz en tirant sur les jeunes pousses.
On arrose.
On entretient.
Mais on ne force jamais le rythme vital.
Appliqué à ce que je vis dans OpenFlow, cela donne quelque chose de très concret.
Mon désir excessif pourrait ressembler à ceci :
« Je propose cet espace, et j’espère vraiment que les gens vont venir. Sinon, cela dira quelque chose du projet, de la communauté, de moi. »
Avec le Wu Wei, la posture intérieure change :
« Je propose cet espace parce qu’il est juste pour moi maintenant. Ceux qui viendront seront les bons. Ceux qui ne viennent pas n’enlèvent rien à la justesse de mon geste. »
Extérieurement, parfois, rien ne change.
L’invitation est la même.
Le cadre est le même.
Mais intérieurement, tout est différent.
Je ne suis plus dans l’attente.
Je ne remplis plus le silence.
Je laisse l’autre libre de dire oui ou non, sans me raconter d’histoire.
Et c’est là le paradoxe du Wu Wei :
quand tu n’attends rien, tu deviens plus clair.
Quand tu es clair, les autres sentent qu’ils peuvent choisir.
Et cette clarté attire plus que la pression.
Avec le temps, j’ai identifié quatre mouvements très simples pour passer du désir excessif à une posture plus juste :
- Nommer l’attachement au résultat.
- Revenir à l’intention profonde.
- Poser l’acte proprement, sans se retenir.
- Lâcher après l’acte.
Je sais que je suis plus proche du Wu Wei quand, après avoir agi :
- je me sens serein,
- je n’ai pas besoin de convaincre,
- j’accueille un non sans me refermer,
- je ne cherche plus à combler le vide.
Cela ne veut pas dire que je me désengage.
Cela veut dire que je fais confiance au mouvement.
Et c’est souvent à cet endroit-là que le flow revient.
Pas comme une récompense.
Mais comme une conséquence naturelle d’un geste posé depuis un endroit plus libre.
Désir excessif, attachement et perte du flow (partie 3)