Qu’y a-t-il de plus vrai que le flow ?
C’est une question qui m’accompagne depuis longtemps, et qui a pris une résonance particulière ces derniers mois. Quand je parle de flow, je ne parle pas d’un état euphorique ou d’un idéal abstrait. Je parle de ce mouvement vivant, parfois subtil, parfois déroutant, qui traverse les individus, les collectifs, les organisations. Ce moment où quelque chose circule naturellement. Et, à l’inverse, ces moments où tout se crispe.
Depuis des années, je reviens souvent à cette intuition : le monde est à l’image de ce que nous avons projeté dedans. Pas au sens moral. Pas pour dire que “tout est de notre faute”. Mais au sens psychique, relationnel, systémique. Ce que je perçois du monde parle aussi de l’endroit depuis lequel je le regarde.
Cette année, une lecture a remis beaucoup de clarté sur ce ressenti. Dans Au cœur de la monnaie, Bernard Lietaer explique que nos sociétés se construisent sur de grands archétypes : le guerrier, le magicien, l’amant, le souverain, la déesse mère. Un archétype n’est pas un rôle social, ni une étiquette. C’est une image universelle, une structure profonde qui façonne nos émotions, nos comportements et nos représentations, à travers les cultures et les époques.
Carl Jung disait que « toutes les grandes idées les plus puissantes de l’histoire nous ramènent aux archétypes ». Ce qui m’a frappé, c’est de voir à quel point ces dynamiques ne concernent pas seulement les individus, mais aussi les systèmes, les organisations, les sociétés entières.
Et puis il y a la notion d’ombre.
L’ombre, ce n’est pas ce qui est mauvais.
C’est ce qui est refoulé.
C’est la manière dont un archétype se manifeste lorsqu’il n’est pas intégré consciemment. Lorsqu’une énergie n’a pas le droit d’exister, elle ne disparaît pas : elle se déforme.
Prenons l’archétype du souverain.
Dans sa forme intégrée, il incarne l’ordre et la stabilité, l’intégrité, une vision claire, la capacité à encourager le potentiel de l’autre, une autorité juste, un leadership au service.
Quand cette énergie est refoulée — chez une personne ou dans une société — elle se manifeste à travers deux extrêmes : le tyran ou l’abdicataire. Ce sont les ombres du souverain. Et ce qui est troublant, c’est que chaque ombre a peur de l’autre.
Quelqu’un qui fuit l’autorité attire souvent des figures autoritaires.
Quelqu’un qui contrôle excessivement s’entoure de personnes qui se déresponsabilisent.
Non pas par hasard. Mais parce que le système cherche à retrouver un équilibre que l’on refuse intérieurement.
C’est là que la projection entre en jeu.
Quand j’ai peur de quelque chose, mon attention se focalise dessus. Mon cerveau le surveille en permanence. Je détecte plus facilement les signaux qui y ressemblent. J’interprète les situations à travers ce filtre. Ce n’est pas que cela arrive plus souvent ; c’est que je le remarque davantage.
Et sans m’en rendre compte, mon comportement change.
Je sur-explique.
J’anticipe excessivement.
J’évite certaines conversations.
Je contrôle… ou je m’efface.
Et ces comportements finissent par créer exactement ce que je redoute.
Peur d’être mal compris : j’explique trop → l’autre décroche → je me sens mal compris.
Peur du conflit : j’évite → la tension s’accumule → le conflit éclate plus tard, plus fort.
Ce n’est pas l’objet de la peur qui crée le problème.
C’est la posture induite par la peur.
Dans le taoïsme, on dit :
« Ce que tu refuses ou redoutes se contracte… et revient frapper à la porte. »
La peur est une énergie contractée. Et là où le flux est bloqué, la vie insiste.
Je le vois très concrètement dans OpenFlow.
Il m’arrive de craindre que les gens viennent surtout chercher sans donner. Que le collectif ne soit pas réciproque. D’être, au fond, le seul à porter.
Cette peur me rend plus attentif aux silences, aux absences de réponse, aux non-inscriptions. Elle m’amène à sur-questionner, à sur-interpréter. Et peu à peu, la relation se tend. Certains se retirent. Ce qui vient confirmer ma peur initiale.
C’est en ce sens que l’on dit que l’on « attire » ce que l’on craint.
Quand je prends le temps de voir cette peur, de l’accueillir, sans chercher à la corriger immédiatement, elle perd son pouvoir. Elle n’oriente plus mes gestes. Elle cesse de piloter mes comportements.
Et quelque chose se détend.
« Ce que j’accueille se transforme.
Ce que je combats se renforce. »
C’est à partir de là que le doute cesse d’être un frein, et commence à devenir un chemin.
Le monde comme miroir : archétypes, ombres et projections (partie 2)