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Ce que 2800 ans d'Odyssée savent sur votre crise de la quarantaine

Et si ce n'était pas votre vie qu'il fallait changer, mais votre façon de la regarder ?
14 septembre 2026 par
Flow Solutions, Olivier Wenin
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Je suis allé voir le film L'Odyssée avec mes filles. À la sortie, l'une d'elles m'a demandé : « Mais à quoi ça sert, ce genre d'histoire ? C'est quoi, un mythe ? »

J'ai essayé de leur expliquer, avec les mots d'un père plutôt que d'un prof : qu'un mythe se lit toujours à deux niveaux. Le premier, c'est l'aventure — un héros, un monstre, un retour compliqué. Le second, c'est un miroir : une manière symbolique de raconter ce que traverse tout être humain confronté à une transformation. Pas une leçon d'histoire. Une carte.

Et plus j'y repensais, plus je me disais qu'Ulysse a beaucoup à dire sur ce qu'on traverse depuis la nuit des temps — et encore plus dans le chaos qu'on vit aujourd'hui.

L'Odyssée, en trois phrases

Ulysse quitte Troie après dix ans de guerre. Il met dix ans de plus à rentrer chez lui, à Ithaque, en traversant une série d'épreuves — chacune une leçon déguisée. Ce n'est pas un GPS qui déraille. C'est un chemin de transformation.

Petit aveu

Je ne suis pas helléniste, ni philosophe. Ma première rencontre avec Ulysse, c'était un mercredi après-midi devant Ulysse 31, le dessin animé — casque doré, vaisseau spatial, la totale. J'ai mis des années à découvrir qu'Homère avait fait le travail bien avant le studio d'animation.

Ulysse a-t-il choisi ce voyage ?

Bonne question, et pas si simple. Il n'a pas choisi la guerre de Troie — elle s'est imposée à lui. Mais tout au long du retour, c'est lui qui choisit : rester curieux chez les Cyclopes plutôt que fuir tout de suite, se faire attacher au mât plutôt que boucher ses oreilles, refuser l'immortalité que lui offre Calypso pour rentrer vers une vie mortelle et incertaine.

C'est peut-être ça, la vraie question que pose le mythe : on ne choisit presque jamais l'appel au voyage — un licenciement, un deuil, une crise, un enfant qui grandit. Mais on choisit, épreuve après épreuve, comment on le traverse.

Le voyage du héros, la carte derrière la carte

Il existe une grille plus large que l'Odyssée elle-même, développée par l'anthropologue Joseph Campbell après avoir comparé des centaines de mythes à travers le monde : le voyage du héros. Son idée : sous des habits différents, toutes les grandes histoires racontent le même parcours.

Un monde ordinaire. Un appel à l'aventure — qu'on peut d'abord refuser. Un seuil à franchir, qui coupe les ponts avec l'ancienne vie. Une série d'épreuves. Une descente, souvent la plus dure, où l'ancien « moi » meurt un peu. Une transformation. Et un retour, avec quelque chose à transmettre — ce que Campbell appelle l'élixir.

J'ai vécu cette étape de l'appel très concrètement, entre 38 et 42 ans. Une crise de sens, comme beaucoup de quarantenaires la traversent. J'étais bien câblé intellectuellement, j'avais un bon job, une belle famille — et pourtant, une question ne me lâchait plus : à quoi suis-je vraiment utile dans le monde ? Mon travail ne me nourrissait plus de sens. C'est là que l'appel commence, comme une force plus forte que soi.

On a peur. On n'ose pas y aller. On passe par le déni, la colère — les mêmes étapes que celles décrites par la courbe du deuil : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Parce qu'il s'agit bien de ça : faire le deuil d'une version de soi qui ne suffit plus. Parfois, cet appel s'impose par un accident de la vie. Parfois, on en prend conscience plus progressivement — on sent qu'on n'est plus aligné, qu'on n'est plus tout à fait soi-même. Et sortir de sa zone de confort, de ses croyances limitantes, ça fait toujours un peu peur.

L'Odyssée suit cette même carte, presque trait pour trait. Le monde ordinaire, c'est Ithaque, avant la guerre. L'appel, c'est Troie. Les épreuves, ce sont les Kikones, les Lotophages, Polyphème, Circé, les Sirènes, Charybde et Scylla, la descente aux Enfers, Calypso. Le retour — les Grecs l'appellent le Nostos — n'est jamais un simple retour au point de départ. C'est revenir chez soi transformé, ou plus exactement : revenir à soi.

Les épreuves qu'on oublie souvent

On retient surtout les Sirènes et le Cyclope. Mais deux épisodes méritent qu'on s'y arrête.

Chez Circé, la magicienne transforme les hommes d'Ulysse en porcs — dès qu'ils cèdent au confort et à l'excès sans vigilance. Ulysse résiste grâce à une plante que lui donne Hermès. Le symbole est assez cru : perdre toute conscience de soi dans le plaisir, c'est régresser à l'état animal. Et même lui, une fois le sortilège brisé, reste une année entière auprès d'elle avant de repartir — une tentation de plus, plus discrète que les autres.

Puis vient l'épisode le plus étrange : Circé lui dit qu'avant de rentrer, il doit descendre chez les morts. Ulysse traverse les Enfers, consulte le devin Tirésias, croise l'ombre de sa propre mère. C'est le point le plus bas du voyage, et c'est aussi le plus nécessaire : on ne revient pas vraiment transformé tant qu'on n'a pas regardé sa propre mortalité en face, tant qu'on n'a pas écouté ce que les anciens ont à transmettre.

Les tempêtes, elles, reviennent sans cesse tout au long du récit — la colère de Poséidon qui n'a rien à voir avec le mérite d'Ulysse. Un rappel qu'une partie du voyage ne dépend pas de nous : on ne contrôle pas la tempête, seulement la manière de tenir la barre.

Ce qui m'a frappé, en revoyant l'histoire avec mes filles

Il y a d'abord l'épisode des Kikones, tout au début. Ulysse débarque encore chargé de l'orgueil de la guerre, et se prend une déroute cinglante. Sa première leçon, ce n'est pas la ruse pour laquelle on le connaît. C'est l'humilité — le mot vient de « humus », le terreau fertile fait des vieilles peaux tombées.

Il y a les Lotophages ensuite, ce peuple qui offre une fleur qui fait tout oublier — d'où l'on vient, où l'on va. Ulysse doit arracher ses hommes de force à cet oubli confortable, cette oisiveté inconsciente qui empêche de reprendre sa destinée en main.

Il y a Calypso, la nymphe qui lui offre l'immortalité et un confort sans fin — s'il accepte de rester. Ulysse refuse. Le confort qui retient est peut-être l'épreuve la plus discrète de toutes, parce qu'elle ne ressemble pas à une épreuve.

Et il y a les Sirènes. Leur chant est si beau qu'on s'oublie soi-même pour le suivre jusqu'aux rochers.

Je ne peux pas m'empêcher d'y voir nos propres sirènes. Le téléphone qui vibre. Le fil qui défile. L'IA qui répond à tout, tout de suite. Les écrans en général. Certains vont chercher ce même oubli d'eux-mêmes dans des substances. Le chant a changé de forme, pas de fonction : il nous détourne de notre cap.

Ce qu'Ulysse fait de différent

Il ne bouche pas ses oreilles par excès de vertu. Il se fait attacher au mât — il s'organise pour ne pas céder, tout en s'autorisant à entendre. Ses hommes, eux, ont les oreilles bouchées à la cire : ils n'ont pas encore la force d'entendre sans se perdre.

Toute l'Odyssée raconte ce même mouvement, encore et encore : un ego fort qui, épreuve après épreuve, apprend l'humilité — et en ressort plus solide, pas plus faible. Ithaque, à la fin, n'est pas juste un retour. C'est l'endroit qu'on ne peut retrouver qu'une fois qu'on est devenu quelqu'un d'autre.

Et si l'attente elle-même était le vrai sujet ?

Il y a une autre manière de lire l'Odyssée : comme le poème de l'attente. Pas une attente passive — une attente vibrante, un élan vertical, presque une préparation à l'inattendu.

Ces dix années de retour forcent Ulysse à exercer, sans le nommer ainsi, les quatre grandes vertus dont parlait déjà Aristote : la force, la justice, la prudence, la tempérance. Attendre, dans ce sens-là, ce n'est pas perdre du temps. C'est se rendre capable de recevoir ce qui va arriver — et ce qu'il y a de plus précieux dans une vie, l'amour, la joie, reste toujours de l'ordre de l'inattendu.

Jamais tout à fait le même retour

Ithaque, à la fin, ressemble à Ithaque du début. Mais Ulysse n'est plus le même homme, et il doit encore reconquérir sa place — affronter les prétendants, se faire reconnaître. Le retour n'est jamais un cercle qui referme la boucle exactement là où elle a commencé.

Il y a là un enseignement que je trouve particulièrement utile aujourd'hui. Pour retrouver du sens, on pense souvent qu'il faut changer de métier, changer de partenaire, changer d'environnement. Mais ce que raconte le retour à Ithaque, c'est que ce n'est pas Ithaque qui a changé. C'est Ulysse. Il n'aborde plus son royaume de la même façon — il a développé un autre niveau de conscience, qui lui permet de gouverner mieux, et d'être, vraisemblablement, plus serein. Parfois, ce n'est pas le décor qu'il faut changer. C'est la manière dont on l'habite.

C'est peut-être ça, la meilleure image pour parler de nos propres cycles de vie : pas un cercle, une spirale. On retraverse souvent des thèmes similaires — le sens, la légitimité, la peur, le contrôle — mais jamais tout à fait au même endroit. Un peu plus haut, ou un peu plus conscient, à chaque tour.

Comment j'en parlerais à mes filles

Une odyssée entière, ça ne parle pas vraiment à des enfants. Alors voilà comment je traduirais chaque enseignement, dans leurs mots :

Que ce qui t'arrive de difficile n'est pas toujours de ta faute — parfois, il y a juste une tempête, et personne ne l'a choisie. Ce qui compte, c'est comment tu tiens la barre pendant qu'elle passe.

Qu'avoir peur avant un grand changement — une nouvelle école, un nouveau sport, une amitié qui se termine — c'est normal. Même les héros hésitent avant de partir.

Que rester devant un écran, ou dans ce qui est facile et confortable, ce n'est pas grave de temps en temps — mais si ça devient tout ton temps, ça t'empêche d'aller vivre ce qui compte vraiment pour toi.

Que tu n'as pas besoin de te couper de tout ce qui te fait envie (un jeu, un réseau, une envie) pour rester toi-même. Tu peux juste apprendre à t'attacher un peu au mât — te fixer tes propres limites — plutôt que de te laisser complètement emporter.

Et que même quand tu reviens à un endroit que tu connais déjà — ta maison, ton école, après des vacances ou une épreuve — ce n'est jamais vraiment pareil, parce que toi, tu as un peu changé entre-temps.

À emporter — cartographier sa propre odyssée

Un exercice simple, que j'utilise dans mes accompagnements : tracer une ligne de voyage en six étapes — rive connue, appel, tempête, tentation, apprentissage, retour. Pour chacune, noter un événement concret, une émotion dominante, une ressource mobilisée.

Et se poser ces questions : où suis-je aujourd'hui dans mon propre voyage ? Quelle « sirène » ressemble à une bonne idée mais m'éloigne de l'essentiel ? Quelle épreuve actuelle est peut-être en train de développer une capacité qui me manquait ? À quoi je reconnaîtrai que je suis revenu plus conscient — et pas seulement revenu au calme ?

Ulysse n'a pas évité les sirènes. Il s'est attaché au mât avant de les écouter.


"Sortir des trois petits singes, un texte à la fois."

Beaucoup de nos décisions nous semblent libres, alors qu'elles répondent surtout à des réflexes, des peurs, des habitudes qu'on n'a jamais vraiment choisis. Cette newsletter part d'une conviction simple : plus on prend conscience de ces conditionnements, plus on peut décider en accord avec ce qu'on veut vraiment — dans son rôle de dirigeant, de manager, d'entrepreneur, ou simplement dans sa vie. Pas de solutions toutes faites ici. Juste une invitation à regarder d'un peu plus près ce qui, en vous, décide parfois à votre place.


Flow Solutions, Olivier Wenin 14 septembre 2026
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