Se rendre au contenu

Compétente, mais pas légitime ?

Pourquoi les femmes managers doutent-elles d'elles-mêmes ?
9 septembre 2026 par
Flow Solutions, Olivier Wenin
| Aucun commentaire pour l'instant
Pourquoi les femmes managers doutent-elles d'elles-mêmes ?

Quand je demande à une manager que j'accompagne quels sont ses défis, ses enjeux, très souvent la réponse touche au même endroit : le sentiment de ne pas être légitime dans son rôle, la difficulté à se faire respecter.

Je l'entends rarement de la même façon chez les hommes managers que j'accompagne.

Cela m'interroge, en tant qu'homme.

Une précision nécessaire avant d'aller plus loin

Mon témoignage n'est évidemment pas une généralisation que j'affirme sur toutes les femmes : c'est une observation répétée dans mon expérience d'accompagnateur.

Cela ne veut évidemment pas dire que les hommes sont à l'abri. Tout ce qui suit s'adresse tout autant à un homme qui se sentirait illégitime dans son rôle.

Ce n'est pas non plus que les femmes seraient « yin » et les hommes « yang ». Ce serait une simplification abusive, aussi bien du taoïsme que des différences entre femmes et hommes.

Le cadran d'Ofman, pour ceux qui le découvrent

Le cadran des qualités, développé par le psychologue Daniel Ofman, part d'une idée simple : chaque qualité, poussée trop loin, devient un piège. Et face à ce piège, on finit souvent par développer une allergie à son excès inverse — au point de s'interdire, sans le vouloir, la qualité complémentaire dont on aurait besoin.

Agrandir l’image

Modifier la photo

Supprimer la photo

Je partirais de cette idée, dans le cas qui nous occupe : le problème n'est peut-être pas que certaines femmes manquent de qualités pour exercer l'"Affirmation de soi". C'est qu'elles peuvent avoir appris à valoriser certaines qualités relationnelles, tout en s'autorisant moins leur polarité complémentaire : prendre leur place, affirmer leur valeur, décider, demander, trancher.

Une première version du cadran, appliquée ici :

Qualité fondamentale — Humilité, écoute, attention aux autres, capacité à se remettre en question.

↓ trop de cette qualité

Piège — Effacement, doute de soi, recherche excessive de validation, sentiment d'illégitimité.

↓ opposé positif

Défi — Légitimité, affirmation, reconnaissance de sa valeur, capacité à prendre sa place.

↓ trop de cette qualité

Allergie — Arrogance, domination, autoritarisme, prétention.

Et là apparaît quelque chose de particulièrement intéressant. La personne peut inconsciemment avoir construit une équation du genre : « Si je reconnais trop ma valeur, je vais devenir prétentieuse. » « Si je m'impose, je vais écraser les autres. » « Si je tranche, je vais devenir autoritaire. » « Si je parle de mes réussites, je vais avoir un ego démesuré. »

Elle se maintient donc loin de son allergie… mais, ce faisant, elle se prive aussi de son défi. Parce qu'on rejette l'excès d'une qualité, on peut s'interdire la qualité elle-même.

Je rejette l'arrogance → je m'interdis de reconnaître ma valeur. Je rejette l'autoritarisme → je m'interdis d'exercer pleinement mon autorité. Je rejette l'égoïsme → j'ai du mal à défendre mes propres besoins. Je rejette la domination → j'hésite à prendre ma place.

Ce que je reconnais chez moi

Je me rends compte que j'ai moi aussi intégré ces qualités d'écoute, d'humilité, de doute, de vulnérabilité. Et je rejette, moi aussi, les excès de mes propres défis — ce qui m'empêche de les activer pleinement.

Par exemple : je rejette l'autorité, parce que j'y vois trop souvent, en creux, de l'autoritarisme. Alors je m'autorise moins à trancher, à m'imposer, à occuper pleinement la place qui pourrait être la mienne.

Ce n'est donc pas une question de genre au sens strict. C'est une question d'éducation, de conditionnement — qui touche, culturellement, davantage les femmes, mais pas seulement.

Ce que cette philosophie m'inspire

Dans une lecture symbolique du yin et du yang : le yin, c'est accueillir, écouter, ressentir, relier, laisser émerger, recevoir. Le yang, c'est agir, décider, affirmer, délimiter, prendre sa place, orienter.

Culturellement, beaucoup de femmes ont été davantage récompensées pour des comportements associés au yin — être attentives, agréables, conciliantes, modestes, à l'écoute, ne pas trop prendre de place. Et beaucoup d'hommes, davantage autorisés à exprimer le versant yang — prendre la parole, s'affirmer, décider avec des informations incomplètes, revendiquer une promotion, assumer leur ambition.

Le chemin ne consiste donc surtout pas à dire à une femme manager : « deviens plus masculine ». Il serait plutôt : autorise-toi aussi ton yang.

Parce que yin et yang ne sont pas des identités. Ce sont des polarités présentes chez chacun. Il ne s'agit pas de remplacer l'écoute par l'affirmation, mais d'ajouter l'affirmation à l'écoute.

Écoute et autorité. Humilité et conscience de sa valeur. Vulnérabilité et puissance. Doute et capacité à décider.

Une question que je trouve plus forte que « mais si, tu es compétente »

Face à une femme manager qui dit ne pas se sentir légitime, je trouve plus puissant de demander : qu'est-ce que tu risques de devenir, dans ton imaginaire, si tu t'autorises pleinement à être légitime ?

Les réponses reviennent souvent : arrogante. Prétentieuse. Dominante. Quelqu'un qui prend trop de place. Une femme qu'on n'aime pas. Une cheffe autoritaire.

On tient là l'allergie.

Alors vient la deuxième question : quelle qualité saine se cache derrière ce que tu rejettes ?

Derrière « prendre trop de place » → prendre sa place. Derrière « prétentieuse » → reconnaître sa valeur. Derrière « autoritaire » → exercer son autorité. Derrière « dominante » → oser exercer son pouvoir d'action.

Et enfin : comment récupérer cette qualité sans adopter son excès ?

Ne pas s'arrêter à la personne qui doute

Je connais le cas d'un manager, sûr de lui, qui s'agace que sa collaboratrice ne prenne pas confiance — malgré tout ce qu'il lui répète : « aie confiance, je te reconnais comme légitime. » Rien ne change, avec le temps, et son agacement grandit.

Répéter à quelqu'un qu'il est légitime ne suffit presque jamais. Ce manager est lui aussi invité à regarder son propre cadran — à partir de ce qui l'agace précisément chez elle.

Sa qualité à lui : la confiance, l'assurance, la légèreté. Poussée trop loin, elle devient de la désinvolture — il sous-estime peut-être l'impact réel de son insistance sur quelqu'un qui n'a pas encore ce même rapport à la confiance. Son défi : plus de sensibilité relationnelle, plus d'attention à ce que ses mots produisent chez elle, plutôt qu'à ce qu'ils devraient produire.

Concrètement, pour lui, quelques pistes : passer de « je te dis que tu es légitime » à des actes qui le montrent — lui déléguer une vraie décision, la laisser trancher sans revenir dessus, lui laisser le temps de s'autoriser à son rythme plutôt que d'accélérer le sien.

Et pour elle, en miroir : reconnaître chez lui, sous cette désinvolture apparente, une légèreté et une assurance dont elle aurait aussi besoin d'une part — sans en adopter l'excès.

Un jeu qui se joue à deux

Il se crée souvent, sans que ni l'un ni l'autre ne le choisisse vraiment, une relation dominant-dominé. Et ce genre de relation, ça ne fonctionne jamais tout seul — il faut être deux pour la faire tenir.

Cela peut paraître dur à entendre, mais cela vaut la peine de se demander : qu'est-ce que chacun y gagne, sans se l'avouer ? Se sentir utile, se sentir exister, se sentir indispensable à l'autre — rassurer, ou être rassuré. Ce n'est presque jamais confortable à regarder en face.

La question n'est donc pas seulement « comment sortir de ce rôle ? ». C'est aussi : est-ce que j'ai vraiment intérêt à en sortir ? Le prendre conscience, déjà, change quelque chose.

Ce que le wu wei ajoute
Le wu wei, c'est ce principe taoïste que l'on traduit souvent par « non-agir » — non pas rester passif, mais agir sans forcer, en accord avec ce qui se présente, plutôt que d'imposer un résultat par la seule volonté.

Une personne qui se sent illégitime essaie souvent de combattre ce sentiment : "il faut que j'aie confiance, je dois arrêter de douter, je dois être plus assertive".

Dans une perspective taoïste, ce combat intérieur renforce parfois la tension plutôt qu'il ne la résout. Le wu wei inviterait plutôt à ne pas forcer la disparition du doute.

Je peux ressentir "une partie de moi doute, en ce moment" — sans en conclure : donc je ne suis pas légitime.

Le sentiment d'illégitimité n'est pas la preuve de l'illégitimité.

On pourrait ainsi agir sans attendre de ressentir une confiance parfaite. Douter et prendre sa place. Avoir peur et décider. Ne pas tout savoir et exercer son rôle.

C'est peut-être ça, une autre définition de la légitimité : ne plus attendre de se sentir parfaitement légitime pour s'autoriser à agir légitimement.

Ce que l'on repousse prend plus de place — mais pas comme on le croit

Prenons une manager qui rejette profondément l'arrogance. Elle s'éloigne non seulement de l'arrogance, mais aussi de tout ce qui lui ressemble : parler de ses réussites, affirmer son désaccord, revendiquer une promotion, dire « je suis compétente », fixer une limite, décider sans demander l'approbation de tout le monde.

Il semble alors se dégager un mécanisme réparable: Je rejette l'excès → je m'éloigne de toute cette "énergie" → je me prive de la qualité saine qu'elle contient.

Et plus je m'interdis l'affirmation, plus les personnes très affirmées risquent de me frapper. Je les remarque davantage. Elles m'agacent davantage. J'ai l'impression qu'elles prennent toute la place — et, en m'effaçant moi-même, je leur en laisse effectivement davantage.

Ce n'est pas une attraction énergétique. Ce sont trois mécanismes plus simples : mon attention devient hypersensible à ce que je rejette ; mon comportement favorise, sans le vouloir, cette polarisation ; et ce que je m'interdis intérieurement reste particulièrement chargé émotionnellement quand ça apparaît chez quelqu'un d'autre.

Le Tao invite moins à repousser un pôle qu'à apprendre à le contenir et à le réguler. Si je combats absolument le yang parce que j'en déteste l'excès, je risque de me réfugier dans un yin lui-même excessif.

Le mouvement intéressant, alors : je ne dois pas intégrer l'excès que je rejette. Je dois récupérer la qualité qui reste prisonnière de cet excès.

Je ne dois pas apprendre l'arrogance. Je récupère la conscience de ma valeur. Je ne dois pas apprendre l'autoritarisme. Je récupère l'autorité. Je ne dois pas apprendre l'égoïsme. Je récupère la capacité à prendre soin de mes besoins. Je ne dois pas apprendre la domination. Je récupère la puissance d'agir.

Une question encore plus directe

Pense à un type de personne que tu ne veux surtout pas devenir. Qu'est-ce qui t'insupporte chez elle ? Maintenant, si tu retirais l'excès de ce comportement, quelle qualité resterait ? Et si cette qualité était justement quelque chose que tu as besoin de t'autoriser davantage ?

« Je ne veux surtout pas devenir une cheffe autoritaire » → derrière l'autoritarisme : l'autorité → est-ce que je m'autorise réellement à l'exercer ? « Je ne veux pas devenir prétentieuse » → derrière la prétention : la reconnaissance de sa valeur → est-ce que je reconnais pleinement la mienne ?

Le bénéfice secondaire, ou pourquoi on ne bouge pas tout de suite

Il y a un concept, emprunté à la psychologie, qui éclaire bien pourquoi on reste parfois coincé même une fois qu'on a compris son propre mécanisme : le bénéfice secondaire.

L'idée est simple : un comportement qui nous limite, qui nous fait parfois souffrir, continue pourtant d'exister parce qu'il nous apporte, en creux, quelque chose qu'on ne voudrait pas perdre. Un avantage caché, qu'on ne s'avoue pas forcément.

Alors la question à se poser, une fois qu'on a repéré son défi — prendre plus sa place, par exemple — n'est pas seulement « comment faire ? ». C'est aussi : qu'est-ce que je gagne, aujourd'hui, à ne pas le faire ?

Rester dans le doute peut protéger du jugement qui vient avec la visibilité. Rester en retrait peut préserver une relation, éviter un conflit, garder une place où on se sent aimé sans avoir à se défendre. Rester « petit » peut aussi éviter le poids d'une responsabilité qu'on redoute.

Ce n'est pas une raison de culpabiliser. C'est juste une question honnête à se poser : est-ce que ce bénéfice-là vaut encore plus, pour moi, que ce que je m'interdis en échange ?

Pas une injonction, un entraînement

Rien de tout ça ne veut dire qu'il faudrait se forcer : « je devrais prendre plus ma place », « je devrais faire preuve de plus d'autorité ». Ces injonctions ne font souvent que déplacer la pression, pas la résoudre.

Ce qui marche mieux, je crois, c'est de s'autoriser, petit à petit, pas à pas — une décision, une action à la fois. Explorer, expérimenter la sensation, et observer ce que ça fait. Chaque expérience d'autorité, de prise de place, élargit un peu le spectre de ce qu'on croit possible pour soi.

Comme un cheval qu'on habitue, lentement, à voir plus large que ses œillères. Comme sortir, texte après texte, de la posture des trois petits singes. On ouvre un peu plus le champ, on trace de nouveaux chemins — jusque dans la façon dont le cerveau apprend à réagir.

C'est ça, pour moi, prendre conscience de ce qui se joue : pouvoir choisir ses paroles et ses actions, plutôt que de simplement subir les événements.


"Sortir des trois petits singes, un texte à la fois."

Beaucoup de nos décisions nous semblent libres, alors qu'elles répondent surtout à des réflexes, des peurs, des habitudes qu'on n'a jamais vraiment choisis. Cette newsletter part d'une conviction simple : plus on prend conscience de ces conditionnements, plus on peut décider en accord avec ce qu'on veut vraiment — dans son rôle de dirigeant, de manager, d'entrepreneur, ou simplement dans sa vie. Pas de solutions toutes faites ici. Juste une invitation à regarder d'un peu plus près ce qui, en vous, décide parfois à votre place.


Flow Solutions, Olivier Wenin 9 septembre 2026
Partager cet article
Nos blogs
Archive
Se connecter pour laisser un commentaire.