Quand je demande à une manager que j'accompagne quels sont ses défis, ses enjeux, très souvent la réponse touche au même endroit : le sentiment de ne pas être légitime dans son rôle, la difficulté à se faire respecter.
Je l'entends rarement de la même façon chez les hommes managers que j'accompagne.
Ça m'interroge, comme personne, et comme homme.
Une précision nécessaire avant d'aller plus loin
Ce n'est pas que les femmes seraient « yin » et les hommes « yang ». Ce serait une simplification abusive, aussi bien du taoïsme que des différences entre femmes et hommes.
Et ce n'est pas non plus « un problème de femmes ». Je le vis moi-même, sous une forme différente — j'y reviens plus loin.
Le cadran d'Ofman, pour ceux qui le découvrent
Le cadran des qualités, développé par le psychologue Daniel Ofman, part d'une idée simple : chaque qualité, poussée trop loin, devient un piège. Et face à ce piège, on finit souvent par développer une allergie à son excès inverse — au point de s'interdire, sans le vouloir, la qualité complémentaire dont on aurait besoin.
Je partirais de cette idée, dans le cas qui nous occupe : le problème n'est peut-être pas que certaines femmes manquent de qualités pour exercer l'autorité. C'est qu'elles peuvent avoir appris à valoriser certaines qualités relationnelles, tout en s'autorisant moins leur polarité complémentaire : prendre leur place, affirmer leur valeur, décider, demander, trancher.
Une première version du cadran, appliquée ici :
Qualité fondamentale — Humilité, écoute, attention aux autres, capacité à se remettre en question.
↓ trop de cette qualité
Piège — Effacement, doute de soi, recherche excessive de validation, sentiment d'illégitimité.
↓ opposé positif
Défi — Légitimité, affirmation, reconnaissance de sa valeur, capacité à prendre sa place.
↓ trop de cette qualité
Allergie — Arrogance, domination, autoritarisme, prétention.
Et là apparaît quelque chose de particulièrement intéressant. La personne peut inconsciemment avoir construit une équation du genre :
« Si je reconnais trop ma valeur, je vais devenir prétentieuse. » « Si je m'impose, je vais écraser les autres. » « Si je tranche, je vais devenir autoritaire. » « Si je parle de mes réussites, je vais avoir un ego démesuré. »
Elle se maintient donc loin de son allergie… mais, ce faisant, elle se prive aussi de son défi.
Parce qu'on rejette l'excès d'une qualité, on peut s'interdire la qualité elle-même.
Je rejette l'arrogance → je m'interdis de reconnaître ma valeur. Je rejette l'autoritarisme → je m'interdis d'exercer pleinement mon autorité. Je rejette l'égoïsme → j'ai du mal à défendre mes propres besoins. Je rejette la domination → j'hésite à prendre ma place.
Ce que je reconnais chez moi
J'ai moi aussi intégré ces qualités d'écoute, d'humilité, de doute, de vulnérabilité. Et je rejette, moi aussi, les excès de mes propres défis — ce qui m'empêche de les activer pleinement.
Par exemple : je rejette l'autorité, parce que j'y vois trop souvent, en creux, de l'autoritarisme. Alors je m'autorise moins à trancher, à m'imposer, à occuper pleinement la place qui pourrait être la mienne.
Ce n'est donc pas une question de genre au sens strict. C'est une question d'éducation, de conditionnement — qui touche, culturellement, davantage les femmes, mais pas seulement.
Ce que la philosophie taoiste m'inspire
Dans une lecture symbolique du yin et du yang : le yin, c'est accueillir, écouter, ressentir, relier, laisser émerger, recevoir. Le yang, c'est agir, décider, affirmer, délimiter, prendre sa place, orienter.
Culturellement, beaucoup de femmes ont été davantage récompensées pour des comportements associés au yin — être attentives, agréables, conciliantes, modestes, à l'écoute, ne pas trop prendre de place. Et beaucoup d'hommes, davantage autorisés à exprimer le versant yang — prendre la parole, s'affirmer, décider avec des informations incomplètes, revendiquer une promotion, assumer leur ambition.
Le chemin ne consiste donc surtout pas à dire à une femme manager : « deviens plus masculine ». Il serait plutôt : autorise-toi aussi ton yang.
Parce que yin et yang ne sont pas des identités. Ce sont des polarités présentes chez chacun. Il ne s'agit pas de remplacer l'écoute par l'affirmation, mais d'ajouter l'affirmation à l'écoute.
Écoute et autorité. Humilité et conscience de sa valeur. Vulnérabilité et puissance. Doute et capacité à décider.
Gandhi en donne peut-être l'exemple le plus frappant. Son autorité n'est jamais née de la domination, mais de l'accord de deux extrêmes — accepter la prison, le jeûne, le risque de mourir, sans jamais transformer l'adversaire en objet de haine. Un courage moral, pas un rapport de force. Une autorité qui intègre plutôt qu'elle n'écrase.
Une question que je trouve plus forte que « mais si, tu es compétente »
Face à une manager qui dit ne pas se sentir légitime, je trouve plus puissant de demander : qu'est-ce que tu risques de devenir, dans ton imaginaire, si tu t'autorises pleinement à être légitime ?
Les réponses reviennent souvent : arrogante. Prétentieuse. Dominante. Quelqu'un qui prend trop de place. Une femme qu'on n'aime pas. Une cheffe autoritaire.
On tient là l'allergie.
Alors vient la deuxième question : quelle qualité saine se cache derrière ce que tu rejettes ?
Derrière « prendre trop de place » → prendre sa place. Derrière « prétentieuse » → reconnaître sa valeur. Derrière « autoritaire » → exercer son autorité. Derrière « dominante » → oser exercer son pouvoir d'action.
Et enfin : comment récupérer cette qualité sans adopter son excès ?
Ce que le wu wei ajouterait
Une personne qui se sent illégitime essaie souvent de combattre ce sentiment : il faut que j'aie confiance, je dois arrêter de douter, je dois être plus assertive.
Dans une perspective taoïste, ce combat intérieur renforce parfois la tension plutôt qu'il ne la résout. Le wu wei inviterait plutôt à ne pas forcer la disparition du doute.
Je peux ressentir : une partie de moi doute, en ce moment — sans en conclure : donc je ne suis pas légitime.
Le sentiment d'illégitimité n'est pas la preuve de l'illégitimité.
On peut agir sans attendre de ressentir une confiance parfaite. Douter et prendre sa place. Avoir peur et décider. Ne pas tout savoir et exercer son rôle.
C'est peut-être ça, une autre définition de la légitimité : ne plus attendre de se sentir parfaitement légitime pour s'autoriser à agir légitimement.
Ce qu'on repousse prend plus de place — mais pas comme on le croit
On pourrait être tenté de dire : « l'univers nous envoie ce qu'on repousse ». Je préfère rester prudent avec cette idée — je ne connais pas de loi démontrée qui irait dans ce sens. Il existe en revanche un mécanisme plus solide : ce qu'on rejette fortement tend à prendre davantage de place dans notre expérience, pour des raisons très concrètes.
Prenons une manager qui rejette profondément l'arrogance. Elle s'éloigne non seulement de l'arrogance, mais aussi de tout ce qui lui ressemble : parler de ses réussites, affirmer son désaccord, revendiquer une promotion, dire « je suis compétente », fixer une limite, décider sans demander l'approbation de tout le monde.
Je rejette l'excès → je m'éloigne de toute la polarité → je me prive de la qualité saine qu'elle contient.
Et plus je m'interdis l'affirmation, plus les personnes très affirmées risquent de me frapper. Je les remarque davantage. Elles m'agacent davantage. J'ai l'impression qu'elles prennent toute la place — et, en m'effaçant moi-même, je leur en laisse effectivement davantage.
Ce n'est pas une attraction énergétique. Ce sont trois mécanismes plus simples : mon attention devient hypersensible à ce que je rejette ; mon comportement favorise, sans le vouloir, cette polarisation ; et ce que je m'interdis intérieurement reste particulièrement chargé émotionnellement quand ça apparaît chez quelqu'un d'autre.
Le Tao invite moins à repousser un pôle qu'à apprendre à le contenir et à le réguler. Si je combats absolument le yang parce que j'en déteste l'excès, je risque de me réfugier dans un yin lui-même excessif.
Le mouvement intéressant, alors : je ne dois pas intégrer l'excès que je rejette. Je dois récupérer la qualité qui reste prisonnière de cet excès.
Je ne dois pas apprendre l'arrogance. Je récupère la conscience de ma valeur. Je ne dois pas apprendre l'autoritarisme. Je récupère l'autorité. Je ne dois pas apprendre l'égoïsme. Je récupère la capacité à prendre soin de mes besoins. Je ne dois pas apprendre la domination. Je récupère la puissance d'agir.
Une question encore plus directe
Pense à un type de personne que tu ne veux surtout pas devenir. Qu'est-ce qui t'insupporte chez elle ? Maintenant, si tu retirais l'excès de ce comportement, quelle qualité resterait ? Et si cette qualité était justement quelque chose que tu as besoin de t'autoriser davantage ?
« Je ne veux surtout pas devenir une cheffe autoritaire » → derrière l'autoritarisme : l'autorité → est-ce que je m'autorise réellement à l'exercer ? « Je ne veux pas devenir prétentieuse » → derrière la prétention : la reconnaissance de sa valeur → est-ce que je reconnais pleinement la mienne ?
Pas une injonction, un entraînement
Rien de tout ça ne veut dire qu'il faudrait se forcer : « je devrais prendre plus ma place », « je devrais faire preuve de plus d'autorité ». Ces injonctions ne font souvent que déplacer la pression, pas la résoudre.
Ce qui marche mieux, je crois, c'est de s'autoriser, petit à petit, pas à pas — une décision, une action à la fois. Explorer, expérimenter la sensation, et observer ce que ça fait. Chaque expérience d'autorité, de prise de place, élargit un peu le spectre de ce qu'on croit possible pour soi.
Comme un cheval qu'on habitue, lentement, à voir plus large que ses œillères. Comme sortir, texte après texte, de la posture des trois petits singes. On ouvre un peu plus le champ, on trace de nouveaux chemins — jusque dans la façon dont le cerveau apprend à réagir.
C'est ça, pour moi, prendre conscience de ce qui se joue : pouvoir choisir ses paroles et ses actions, plutôt que de simplement subir les événements.
"Sortir des trois petits singes, un texte à la fois."
Beaucoup de nos décisions nous semblent libres, alors qu'elles répondent surtout à des réflexes, des peurs, des habitudes qu'on n'a jamais vraiment choisis. Cette newsletter part d'une conviction simple : plus on prend conscience de ces conditionnements, plus on peut décider en accord avec ce qu'on veut vraiment — dans son rôle de dirigeant, de manager, d'entrepreneur, ou simplement dans sa vie. Pas de solutions toutes faites ici. Juste une invitation à regarder d'un peu plus près ce qui, en vous, décide parfois à votre place.

Compétente, mais pas légitime ?