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Retour sur la conférence "Et si la terre nous parlait"

Cycle de conférence (R)Eveillons-Nous, organisé par OpenFlow
9 avril 2026 par
Retour sur la conférence "Et si la terre nous parlait"
Flow Solutions, Olivier Wenin
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Et si la Terre nous parlait… vraiment ?
Retour sur la conférence de Frederika Van Ingen


Le 7 avril, dans le cadre du cycle de conférences (R)Éveillons-nous !, OpenFlow accueillait la journaliste et autrice Frederika Van Ingen pour une soirée consacrée aux sagesses des peuples racines.

Le thème pouvait sembler lointain, presque exotique. Il s’est révélé au contraire profondément actuel : à l’heure des crises écologiques, sociales, politiques et intérieures, que peuvent encore nous apprendre des cultures qui ont su préserver un lien vivant avec la Terre ?

Pendant plus d’une heure, Frederika Van Ingen a proposé bien plus qu’un exposé sur les peuples autochtones. Elle a ouvert une autre manière de regarder le monde : non comme un ensemble d’objets à contrôler, mais comme un tissu de relations à écouter, à honorer et à rééquilibrer.

Des peuples “du passé” qui parlent à notre avenir

Dès l’ouverture, Frederika Van Ingen a tenu à déplacer le regard. Les peuples racines, a-t-elle rappelé, ne sont ni des curiosités anthropologiques ni des survivances d’un autre âge. Ce sont des peuples bien vivants, présents dans une grande diversité de territoires, de langues et de cultures. On en compte aujourd’hui environ 476 millions, répartis en 5000 groupes dans 90 pays, portant à eux seuls plus de la moitié des langues parlées dans le monde.

S’ils nous fascinent tant aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’ils seraient “en retard”, mais peut-être parce qu’ils ont conservé quelque chose que nos sociétés ont largement perdu : un lien direct, sensible et structurant avec le vivant.

Frederika l’a dit avec force : ces peuples ne sont pas fondamentalement différents de nous. Ils sont humains comme nous, avec leurs émotions, leurs tensions, leurs contradictions. Mais ils ont gardé vivants certains savoirs, certaines pratiques, certaines manières d’habiter le monde qui peuvent nous inspirer puissamment aujourd’hui.

Le corps comme instrument de connaissance

Un des fils rouges de la conférence a porté sur la manière d’accéder à la connaissance.

Là où nos sociétés modernes privilégient l’analyse, la vue, la séparation, la mise à distance, de nombreux peuples racines passent d’abord par le corps, les sens, la présence et la relation au territoire. Pour eux, la connaissance n’est pas seulement mentale. Elle est sensorielle, intuitive, située. Elle naît d’une attention fine aux signes, aux rythmes, aux variations presque imperceptibles du vivant.

Frederika a évoqué ces peuples capables de lire des changements dans le chant des oiseaux, dans le bruit des vagues, dans l’atmosphère d’un lieu, ou encore de percevoir des déséquilibres que nous ne savons plus détecter qu’au moyen d’instruments techniques. Cette capacité, a-t-elle insisté, n’a rien de magique au sens simpliste du terme. Elle relève d’un entraînement culturel, d’une disponibilité intérieure, d’une manière de vivre durablement reliée à un milieu.

En filigrane, une question s’est imposée : que perdons-nous quand nous ne connaissons plus le monde qu’à travers le filtre du mental et de la technologie ?

La vie ne cherche pas le confort, elle cherche l’équilibre

Le cœur de la conférence a sans doute résidé dans cette idée simple et puissante : la vie cherche toujours son équilibre.

Pour les peuples racines évoqués par Frederika Van Ingen, cette quête d’équilibre n’a rien d’un état fixe ou d’un confort stable. Elle est au contraire un mouvement permanent. Comme dans les écosystèmes, comme dans les saisons, comme dans les cycles du vivant, l’équilibre se perd, se retrouve, se transforme. Il n’est jamais donné une fois pour toutes.

À l’inverse, nos sociétés modernes poursuivent souvent un idéal implicite de stabilité, de maîtrise et de croissance continue. Or, a rappelé la conférencière, cette logique va à rebours du vivant. Le vivant ne fonctionne pas en ligne droite. Il fonctionne par cycles, tensions, réajustements, passages.

C’est là qu’intervient le travail intérieur. Pour beaucoup de ces cultures, les déséquilibres extérieurs trouvent leur origine dans des déséquilibres intérieurs non reconnus, non soignés, non traversés.

Frederika a développé trois grands niveaux de rééquilibrage que l’on retrouve dans de nombreuses traditions :

  • l’équilibre entre les énergies féminines et masculines,
  • l’équilibre des éléments,
  • et l’équilibre des contraires.

Sur ce dernier point, elle a insisté : les contraires ne doivent pas être niés ou éliminés, mais reconnus, traversés, harmonisés. La peur et le courage, la tristesse et la joie, l’action et le repos, la lumière et l’ombre participent tous du mouvement de la vie. Chercher à supprimer un pôle, c’est souvent créer davantage de chaos.

Une société qui soigne la dysharmonie au lieu de punir

L’un des moments les plus marquants de la soirée fut sans doute celui où Frederika Van Ingen a abordé la manière dont certaines cultures traitent les crises, les souffrances ou les comportements déviants.

Dans plusieurs traditions, lorsqu’une personne va mal, ce n’est pas uniquement son problème. Elle est considérée comme le symptôme d’un déséquilibre plus large. Si une dysharmonie apparaît chez un individu, alors c’est le collectif qui est invité à se remettre en mouvement.

Chez les Navajo, a-t-elle raconté, lorsqu’une personne traverse une difficulté profonde, le groupe peut arrêter ce qu’il est en train de faire pour organiser une cérémonie. Non pour isoler ou punir la personne, mais pour soutenir sa guérison et, à travers elle, réharmoniser le collectif. L’enjeu n’est pas de trouver un coupable, mais de comprendre ce qui, dans le système, a laissé apparaître la dysharmonie.

Cette approche, qui évoque ce que nous appelons aujourd’hui parfois la justice réparatrice, a profondément résonné dans la salle. Elle invite à changer de paradigme : sortir d’une logique punitive pour entrer dans une logique de réparation, de soutien, de responsabilité partagée.

Liberté, égalité, fraternité… avec des racines plus anciennes qu’on ne le croit

Autre point fort de la conférence : la question de la gouvernance.

Frederika Van Ingen a rappelé que de nombreuses sociétés autochtones ont développé des formes de vie collective dans lesquelles le pouvoir n’était pas conçu comme domination. Selon les peuples, on trouve des chefs temporaires, des conseils de sages, des régulations par les anciens, des formes de décision collective plus organiques et surtout un profond refus de la subordination.

Dans certaines cultures, a-t-elle souligné, il n’existe même pas de mot pour dire “liberté”, non parce qu’elle serait absente, mais parce qu’elle est si naturelle qu’elle n’a pas besoin d’être nommée.

Elle a également évoqué les travaux montrant que certaines idées des Lumières européennes – notamment autour de la liberté et de l’égalité – ont été nourries par la rencontre avec des sociétés autochtones nord-américaines. Une manière de rappeler que ce que nous croyons être le sommet de la modernité puise peut-être aussi ses racines dans des cultures que nous avons ensuite regardées de haut.

Une autre idée de la richesse

À travers plusieurs exemples – potlatch, kula, dons rituels, circulation des objets – Frederika Van Ingen a montré que, dans ces cultures, la richesse n’est pas pensée comme accumulation, mais comme circulation.

Donner ne signifie pas perdre. Donner nourrit la relation. Donner renforce l’appartenance. Donner entretient la vie du groupe et la confiance dans l’abondance du monde.

Là encore, l’enseignement est fort pour nos sociétés marquées par la rareté, la peur du manque et la sécurisation par l’accumulation. Là où nous organisons souvent l’économie autour de la concurrence et du contrôle, ces peuples ont développé des logiques de réciprocité et de don contre don.

Grandir sans casser : l’enfant, la communauté, le rituel

La conférence a aussi touché à l’éducation. Frederika Van Ingen a décrit des sociétés dans lesquelles l’enfant est accueilli comme un être déjà porteur d’un potentiel, d’une place, d’une fonction dans le monde.

L’enfant y est souvent beaucoup plus libre qu’en Occident, mais cette liberté n’est pas synonyme d’abandon. Elle s’inscrit dans une communauté présente, bienveillante, attentive. Toute la tribu veille. Toute la tribu accompagne. Toute la tribu soutient.

Les rituels de passage jouent ici un rôle essentiel : ils permettent de reconnaître les étapes de la vie, d’accueillir les transformations, de donner une place, un sens, un statut symbolique à chacun. Ils ne sont pas folkloriques ; ils structurent le lien entre individu et collectif.

Et nous, que faisons-nous de tout cela ?

Au fil des questions et des échanges, un point est revenu avec insistance : comment traduire tout cela dans nos sociétés modernes, nos entreprises, nos familles, nos écoles ?

Frederika Van Ingen n’a pas proposé de modèle à copier-coller. Elle a plutôt invité à un déplacement intérieur et culturel. Revenir aux peuples racines ne signifie pas revenir en arrière. Cela signifie peut-être réactiver en nous des capacités oubliées : sentir, écouter, ralentir, ritualiser, prendre soin du lien, réapprendre à vivre dans les cycles plutôt que contre eux.

Elle a également rappelé que la nature peut redevenir pour nous un lieu de guérison, d’apprentissage et de réaccordage, si nous acceptons de la fréquenter autrement que comme un décor ou un terrain de loisirs.

Ce que cette conférence dit aussi d’OpenFlow

La soirée se tenait dans le cadre du cycle (R)Éveillons-nous !, porté par OpenFlow. Et plus la conférence avançait, plus un parallèle devenait évident.

Ce que Frederika Van Ingen a décrit chez les peuples racines résonne profondément avec ce qu’OpenFlow cherche, à sa manière, à expérimenter aujourd’hui.

Quand OpenFlow parle d’économie plus harmonieuse, il ne s’agit pas seulement de produire autrement. Il s’agit aussi de reconnaître que les fractures écologiques, sociales et économiques sont liées à des fractures plus intérieures, plus relationnelles, plus invisibles. Ce que les peuples racines savent depuis longtemps : le déséquilibre extérieur reflète aussi un déséquilibre intérieur.

Quand OpenFlow crée des espaces pour ralentir, partager, s’écouter, exprimer ses vulnérabilités, prendre du recul et faire émerger d’autres façons d’être ensemble, il rejoint cette intuition centrale de la conférence : on ne soigne pas durablement une société sans soigner aussi la qualité des liens et l’intériorité des personnes qui la composent.

Quand OpenFlow insiste sur les talents de cœur, sur la place de chacun dans le collectif, sur l’importance de la reliance, de l’intelligence collective, du donner-recevoir, sur des formes de gouvernance plus participatives, sur la valeur de l’intangible, il travaille déjà, à son échelle, des éléments que Frederika a mis en lumière chez les peuples racines.

Et quand OpenFlow choisit de ne pas seulement dénoncer les dysfonctionnements du monde, mais de créer des lieux où l’on peut expérimenter autre chose, il se situe lui aussi dans cette tension féconde entre lucidité et réparation, entre conscience des dysharmonies et culture de la beauté.

Au fond, cette conférence n’a pas seulement apporté un savoir.

Elle a offert un miroir. Un miroir de ce que nos sociétés ont oublié.

Mais aussi, peut-être, un miroir de ce que certains lieux émergents – comme OpenFlow – tentent déjà de réapprendre :

  • faire du collectif un espace de soutien plutôt qu’un lieu de compétition,
  • faire de la vulnérabilité un chemin de robustesse,
  • faire de la relation un lieu de soin,
  • et remettre le vivant au centre de nos manières d’agir, de produire et de faire société.

   


Retour sur la conférence "Et si la terre nous parlait"
Flow Solutions, Olivier Wenin 9 avril 2026
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