Et si gouverner un pays ressemblait parfois à une relation de couple toxique ?
Il y a des parallèles qui dérangent. Non pas parce qu’ils sont exagérés, mais parce qu’une fois qu’on les voit, il devient difficile de les ignorer. Depuis quelque temps, une question me traverse : et si certaines dynamiques politiques ressemblaient davantage à des relations d’emprise dans le couple qu’à de simples désaccords idéologiques ?
Je ne parle pas ici de politique partisane, ni de désigner des personnes. Je parle de modes de fonctionnement, de mécaniques relationnelles bien connues en psychologie… mais rarement explorées à l’échelle d’un État.
Dans une relation de couple marquée par l’emprise – ce qu’on appelle communément un fonctionnement de pervers narcissique, terme imparfait mais parlant – tout commence rarement par de la violence. Cela débute par une phase de séduction intense. L’autre se montre charismatique, sécurisant, rassurant. Il donne le sentiment d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui comprend, qui protège, qui sait. Le message implicite est clair : « Avec moi, tu seras en sécurité. Je sais mieux que toi ce dont tu as besoin. »
À l’échelle d’un pays, la dynamique est étonnamment similaire. Un leader charismatique émerge souvent dans un contexte de peur, de fatigue collective, de perte de repères. Il promet de restaurer l’ordre, la grandeur, la fierté. Il simplifie le monde, désigne des responsables, rassure. Il se présente comme la solution.
Puis, progressivement, la relation se transforme.
Dans le couple, l’homme qui exerce une emprise commence à isoler sa partenaire. Il discrédite ses proches, minimise ses ressentis, sape sa confiance en elle. Il installe le doute : *« Tu exagères », « tu interprètes mal », « le problème, c’est toi ». Peu à peu, il devient la référence principale, parfois la seule.
Dans un pays, on observe des mécanismes très proches. Les médias deviennent suspects. Les experts sont méprisés. Les institutions indépendantes sont affaiblies. Les contre-pouvoirs sont présentés comme inutiles ou nuisibles. Une seule voix est mise en avant comme légitime. La complexité disparaît au profit d’un récit simple, émotionnel, clivant.
Dans les deux cas, il se produit la même chose : une réduction drastique de la complexité du réel et une concentration du pouvoir relationnel ou symbolique.
Un élément central relie ces deux mondes : la confusion entre amour et loyauté. Dans un couple toxique, aimer signifie être compréhensive, patiente, loyale, ne pas poser de limites. Toute tentative d’autonomie est vécue comme une trahison. À l’échelle politique, aimer son pays devient synonyme de soutenir le chef, sans nuance, sans critique. Celui qui questionne est accusé de nuire au collectif. La critique n’est plus perçue comme une contribution, mais comme une attaque personnelle.
Le rapport à la faute est un autre marqueur frappant. Dans une relation d’emprise, le pervers narcissique n’a jamais tort. S’il y a souffrance, c’est parce que l’autre est trop sensible, trop exigeante, ou mal intentionnée. La responsabilité est systématiquement inversée. À l’échelle d’un État, la logique est la même : les échecs viennent toujours de l’extérieur, du passé, des opposants, des élites, de l’ennemi désigné. Jamais du leader lui-même.
La peur joue un rôle fondamental dans ces deux systèmes. Dans le couple, la peur de perdre l’amour, la stabilité ou la sécurité économique maintient l’emprise. Dans un pays, la peur du chaos, de l’ennemi, du déclassement ou de la guerre paralyse la pensée critique. La peur simplifie. Et un esprit simplifié est beaucoup plus facile à contrôler.
Avec le temps apparaît un phénomène bien connu en psychologie : la défense du bourreau par la victime. Dans un couple, la personne sous emprise en vient à justifier l’injustifiable : *« il est comme ça », « il a eu une enfance difficile », « sans lui je ne m’en sortirai pas ». Dans une société, une partie de la population finit par excuser des comportements qui auraient été jugés inacceptables quelques années plus tôt, et à attaquer ceux qui osent encore questionner.
Enfin, dans les deux cas, la phase la plus dangereuse est celle de la perte de contrôle. Dans un couple, toute tentative d’émancipation peut déclencher rage, vengeance, manipulation ou destruction. À l’échelle d’un pays, la perspective de perdre le pouvoir peut mener à des stratégies de chaos : « après moi, le déluge ».
Ce parallèle n’a pas pour objectif de moraliser ou de caricaturer. Il invite à une prise de conscience plus profonde. Les systèmes politiques ne sont jamais indépendants de nos dynamiques psychologiques collectives. Une société fatiguée, apeurée, en quête de sauveur est plus vulnérable à l’emprise. Comme dans un couple, sortir de la toxicité ne passe pas par l’affrontement brutal, mais par la restauration de la lucidité, des limites, du lien à soi et de la capacité à habiter la complexité.
La question n’est peut-être pas seulement : « Qui nous gouverne ? »
Mais aussi : « À quoi sommes-nous prêts à renoncer, individuellement et collectivement, en échange d’un sentiment de sécurité ? »
Et si gouverner un pays ressemblait parfois à une relation d'un couple toxique ?